Fragments journaux. 97-98.
 
Fragment 1.
 
Une femme, blouson de cuir noir, jupe blanche jusqu’aux chevilles. Talons claquent sur le trottoir. Marche rapide dans la pluie vers une bouche de métro.
 
Fragment 2.
 
La nuit, au-dessus des bâtiments, efface les toits, les cheminées, les arêtes des murs, les encadrements des portes, noie tout. Seules quelques fenêtres éclairées flottent, suspendues, maintenues hors de l’ombre par une force inversement égale à celle qui pousse les éléments opaques vers le fond.
Accoudée à la rampe, j’observe l’obscurité. Je scrute les rumeurs, les grincements. Pneus des véhicules sur l’asphalte, bruits d’assiettes, de fourchettes, de verres ; paroles compartimentées dans des colonnes d’air emmenées par le vent.
Cette après-midi, vers cinq heures, promenade dans ces rues à présent achevées et noires.
Maintenant, le ciel est complètement noir. Je regarde mes mains et je ne les reconnais pas, ou si peu -changeantes !
 
Fragment 3.
 
Impossible de dormir. Je tourne et me retourne sans fin. Dans une heure à peine il fera jour.
Orage. L’eau s’écoule vers les profondeurs de la terre, rentre dans les racines, glisse entre les pierres, inonde les argiles, les craies, les sables. Tandis qu’une vapeur bleue s’échappe, tiède. Dans les rigoles, une boue grise, remuée de tourbillons sort des marges bétonnées. L’orage est passé. Les bouches d’évacuations sont bloquées par des branches, des morceaux de papier, d’affiches déchirées, des feuilles d’arbres balayés par les bourrasques. Le ciel est un bloc.
 
Fragment 4.
 
Des pommes de terre dans une assiette refroidissent sur le bord de la fenêtre ouverte. Des torchons à vaisselle sont posés sur la rampe et sèchent, agités par le vent.
Le bureau. Visage de Thierry - ses lèvres épaisses, son type un peu allemand. Les yeux de Stéphanie derrière les verres épais de ses lunettes qui font comme des loupes. Elle doit être très myope. Nous sommes tous trois assis autour du bureau, Stéphanie en face de moi, Thierry à ma droite … et puis allé vlan ! Mais le monde n’a pas été ébranlé par notre entretien, ni par mes propos, ni par les leurs. Non, rien n’avait bougé lorsque nous sommes ressortis. Rien de rien. Seulement, quelque chose s’était tout de même légèrement décalée. Ma situation avait changé. J’étais virée, en quelque sorte.
 
Fragment 5.
 
La route, droite, s’étend d’un bout à l’autre. Elle relie deux villages espacés de dix kilomètres. On pourrait presque apercevoir les deux clochers en vis à vis. Des platanes de chaque côté bordent la route. Ombres longues, le vent léger retourne les feuilles pleines de métal. Un ciel clôturé à l’horizon.
Une porte en fer entrouverte. Une femme sur le perron. Cheveux gris, coiffés en arrière, maintenus par deux peignes courts et longs qui s’enfoncent. Visage tourné vers le ciel, expliquant qu’un bleu si intense ne peut être qu’un signe d’humidité et de pluie pour le soir.
 
Fragment 6.
 
Le bureau (suite) : « D’autres, auprès de qui j’ai su faire mes preuves, continuent à me faire confiance et seront prêts à me soutenir… J’ai fait mes preuves ailleurs… Je sais que je suis capable de les faire également ici… Mais ne me demandez pas de devenir ma collègue de travail car je ne suis pas elle et ne le serai jamais. Je ne serai pas autre que ce que je suis. Si je n’ai pas certaines qualités, j’en ai sûrement d’autres qui sauront les remplacer. Il suffit que vous me les laissiez mettre en œuvre, (les mettre en avant). Mais ça n’est sûrement pas en me poussant à imiter ma collègue que je pourrai y parvenir. Je suis toute prête à apprendre d’elle, au contraire, mais ça sera toujours une interprétation personnelle, je ne deviendrai pas une Jacqueline n°2… Quant au fait que vous me laissiez de côté, ça m’est bien égal. J’ai l’habitude d’être dans la marge. Je saurai également m’adapter à cette marge-ci - fut-elle en plein centre commercial ! ».
 
Fragment 7.
 
Je regarde vers la fenêtre. Le soleil se couche. Les pans de murs orientés à l’ouest se teintent de jaune orangé. Les autres sont laissés dans l’ombre - ombre mauve. Ciel bleu pâle, presque vert, étiré. Les arêtes couvertes d’un revêtement d’aluminium et de goudron renvoient des paquets de lumière orange, très vifs. Des nuées blanchâtres forment des bandes régulières qui rappellent l’écume à la crête des vagues. Elles semblent peignées, sont distendues, immobiles.
 
Fragment 8.
 
Nous avons dû attendre une demi-heure environ sur le quai, dans la nuit. Nous étions tous gelés en raison du froid piquant. Les étoiles brillaient et peu à peu, le ciel a bleui, vraiment très doucement. Le cadran de l’horloge éclairé. Les portes de la salle d’attente, fermées.
À présent, l’autorail file. Les portes battent. Une bonne vieille chaleur monte de sous les banquettes - une chaleur de pantoufle fourrée. La silhouette des arbres, des constructions, des pilonnes se creuse. Ciel bleu sombre. On traverse des villes. Les réverbères sont allumés. Les toitures des maisons sont blanches à cause du givre. On traverse des plaines. Les voies sont bordées d’arbres, de fourrés. Des bâtiments bleus et roses frayent dans la brume argentée du matin. Des ponts, des piliers de béton croisent. Des routes se déforment. Une rangée d’arbres, parfaitement rectiligne se perd.
 
Fragment 9.
 
[Le désordre qui (s’)opère quant à la durée. Ici dans ce court poème intitulé : Le bruit du film, 1993.
Le travail de XXX par trop allusif,
Trouver justement la dé-allusion.
Ce poème éminemment visuel, c’est sans doute le meilleur de tout ce travail de 1993.
Le texte peu à peu m’échappe-t-il ?
--ou n’est-ce qu’illusoire ?
Il est 3h30 ce matin. La nuit est un grand rectangle noir devant mes yeux, une sorte de poche d’encre prête à crever.
Inviter le désordre en soi.
Convier la rupture.
Sur les murs, des signes immobiles.
Un dédale de lignes crevées.
Pourquoi vouloir à tous prix donner un sens aux choses - que souvent elles ne possèdent pas ?
Les arbres sont des alphabets.
Je n’ai pas su trouver la durée dans le texte,
Seulement dans le mouvement,
Ou l’action.
Mes pensées ( ma faiblesse ).
J’ai crevé en moi la poche de la nuit.
Le film n’est pas le support du texte - comme le papier,
Il est sa durée, c’est la durée du texte.
Transvaser, déverser.
Le film pallie-t-il à mon manque de volonté ?
Le film est-il la durée de mon mental ?
Le film, une technologie de la durée de la conscience ?
Le feu de la conscience ?
Finalement, le film est ma pensée qui dure - la conscience qui ne s’arrête pas.]
 
Situation : fin de la première partie de mes notes. Fragments retrouvés au début de mon cahier mauve (juillet 97- avril 98). Ils proviennent du cahier gris (98-2000). Ces fragments je les ai gardés alors que j’ai détruit la plus grande partie de ce cahier - que j’ai pourtant reconstitué par la suite. Tout ça pour signaler qu’il s’agit déjà là de fragments qui ont été triés.
 
 
 
Cahier mauve : 97-98.
 
Fragment 10.
 
Aujourd’hui, je me décide enfin à reprendre ces notes. Après tout ce temps où… Tout ce temps où je me suis pour ainsi dire laissée aller à ne rien dire…
 
Fragment 11.
 
Depuis quelques temps, je suis tourmentée par un reste de relation avec XXX. J’aimerai y mettre un terme assez rapidement. Je suis agacée par notre passé commun qui pour moi se résume tout d’abord par une énorme perte de temps, un énorme vacarme.
 
Fragment 12.
 
La vie est parfois un grand vacarme. Sans rien, sans rien. Vie bruyante ; redites de bruits inutiles, de vacarmes inutiles. Ces pas dans les couloirs. Ces bourdonnements à l’intérieur de la chair. Il pleut. Un Airbus d’Air SAOUDIA se range tout près. Le couloir se met en place. « ARRIVEE EN PROVENANCE DE SAN FRANCISCO. »
 
Fragment 13.
 
Quant à lui, le désert est unité, d’où les religions monothéistes. Il paraît qu’en langue arabe quarante mots différents désignent le désert - toutes ses formes, tous ses aspects. Le vide n’est pas rien.
 
Fragment 14.
 
Silence. Quelques chuchotements. La chasse d’eau. Une porte claque.
 
Fragment 15.
 
Silence. Une petite table de matière plastique, blanche. Une nappe mauve, jaune et rose, tenue par des épingles à linge. Posée sur la nappe, deux tasses de couleur rouge ; une troisième, blanche, placée entre les deux premières. Silence.
 
Fragment 16.
 
Au bord de la mer ( du Nord ). Grand soleil. L’intérieur de l’ombre de ma main semble creusée par la lumière. Les pourtours en sont plus sombres, plus noirs. Le centre est parcouru de reflets bleu mauve. Tout autour, une auréole claire se déplace à mesure du déplacement de la main. Là-bas, devant, on aperçoit la ligne claire, translucide de la mer. Il faut marcher longtemps pour y arriver tellement c’est loin. Pas d’horizon. Des nuées blanches enferment le promeneur dans une sorte de vapeur. À l’intérieur tout est argenté. On se trouve comme enfermé dans une énorme coquille de nacre un peu fraîche.
A gauche des oiseaux de mer chahutent dans une nappe de bleu clair. Les dunes, derrière moi, sont couvertes de joncs vert pâle tirant sur un kaki mélangé à beaucoup de blanc. Ce sont de longues feuilles très épaisses. Il n’y a pas un souffle de vent. X et XX reviennent du bord de l’eau. J’entends leur voix se rapprocher doucement.
 
Fragment 17.
 
Le ciel se couvre. De larges nuées grises s’amassent. Un peu de soleil éclaircit par plaques le mur de l’appentis, à gauche. Un vent tiède agite les saules, les acacias, les arbustes du jardin, le pommier situé en bordure, tout près du garage. Une araignée a tissé sa toile dans le bras droit de la chaise longue. Elle va et vient avec les souffles du vent.
 
Fragment 18.
 
Silence. Enfermés dans le vert dense du feuillage du pommier et la toiture bitumineuse de l’appentis, deux résidences pavillonnaires se côtoient. Une partie de la première mange le pignon ouest de la seconde. Les murs sont couverts d’un revêtement de crépis ocre jaune, qui contraste violemment avec les toits d’ardoises.
 
Fragment 19.
 
Silence. Six pommes golden et deux citrons jaunes à un coin de la table. Une assiette de couleurs bleu et jaune au centre, de forme conique, qui rentre à l’intérieur d’elle-même, se rétrécit au centre, se resserre. Il fait un peu frais. On entend les oiseaux crier, un chien aboyer - silence tout relatif.
 
Fragment 20.
 
Ensuite, j’ai poursuivi ma promenade, empruntant de petits chemins de terre entre les broussailles. Je me suis assise au bord de l’eau. Des oiseaux de mer rasaient la surface lisse de l’estuaire. Au loin, par endroits, la brume se soulevait. Une mince ligne orangée gonflait derrière l’horizon. Un peu plus loin, à gauche, une forme s’éclaircissait également. Les lointains se défaisaient du brouillard. Tout çà a eu lieu très doucement, sans que l’œil ne put y distinguer aucun mouvement véritable. C’est en oubliant quelques temps l’horizon que… Silence.
 
Fragment 21.
 
Ce soir, le ciel est tout bleu, sans un nuage. L’air est tiède. Mais le vent fait frissonner. On entend le bruit d’une bouteille de vin qu’on débouche, les couvercles de casseroles qu’on heurte, des portes de placards qu’on ouvre et qu’on ferme. À 50 ou 100 m au-dessus, un avion de tourisme frôle quelques passereaux.
 
Fragment 22.
 
Un oiseau de mer caquette. De longs sifflements aigus. J’ai longé la côte quelques temps. Je marchais sur des bordures de cailloux ronds. Puis j’ai rejoins la route pas très loin de Kinggoodie.
 
Fragment 23.
 
Temps gris, mais il ne pleut pas. Un vent frais tout de même - lorsqu’il ne souffle pas, il fait presque bon. La masse de brume blanche que j’ai aperçu hier sur l’estuaire est un phénomène assez fréquent, provoqué par une différence de température entre l’air chaud et l’eau plus froide. La brume stagne sur la rivière et n’envahit pas les terres. Ce qui rend la manifestation très étonnante.
 
Fragment 24.
 
Silence au centre… sont séparées par un tasseau couvert de peinture blanche. Les cadres des fenêtres également sont peints en blanc. De chaque côté, d’épais rideaux roses et jaunes forment de larges plis dans l’étoffe. On entend le sifflet d’un train. Arrivé probablement au niveau du tunnel, il signale son approche. Il s’agit sans doute d’un transport de voyageurs. Derrière les baies vitrées, on aperçoit des saules, des massifs de roses et de jonquilles, un muret de pierres grises, le pignon ouest d’une bâtisse - porte, la moitié de la fenêtre ; un réverbère, un morceau de ciel en forme de croissant de lune.
 
Fragment 25.
 
THE PARLIAMENTARY BAR. Quelques photos. Une affiche blanche avec des lettres noires : LIVE BLUES REVDOC. Saturday 12th july. 3pm onwards pub open ‘till 1am - THE PARLIAMENTARY BAR.
 
Fragment 26.
 
Silence. Un gros balais avec un manche de bois gris, posé contre le mur à droite. Les crins raides ploient sous le poids du manche. Les crins sont en fait des brindilles épaisses, liées, d’un brun sombre. Brindilles pleines, dures et fermes.
 
Fragment 27.
 
C’est agréable après ce froid. Tables rectangulaires de bois jaune. Chaises avec de longs dossiers étroits. Les murs sont en pierres brunes ou parfois couverts de tasseaux de bois ocre. Ce restaurant est surtout le lieu de rendez-vous des personnes âgées. Du pain, de la soupe, du thé, du café.
Des casseroles de cuivre, des sceaux, des pots sont exposés, accrochés aux murs ou posés sur des étagères de bois. Une grande baie vitrée à l’entrée, sinon de toutes petites fenêtres étroites mais longues apportent un peu de clarté de l’extérieur. Le café n’est pas très bon. Au fond de la tasse, il reste un peu de marre.
La jeune fille qui amène les plats porte une blouse de Tergal rose vif, des collants noirs, une paire de chaussures noires également, à semelles très épaisses. Son visage est lisse, sa peau très pâle. Mâchoire inférieure arrondie. Il n’y a pas d’angles durs dans ce visage, seulement ces lignes souples, bien dessinées. Ses cheveux sont bruns, attachés dans le dos. Hanches larges. Caractère terrien de sa silhouette ; brusquerie, franchise de ses mouvements, de ses gestes, ce qui n’est pas péjoratif au contraire. De la force. De la fermeté. Une féminité d’autant plus exacerbée, mise en relief par ces traits qui pourraient y paraître contradictoires. Mais ne le sont pas. Elle s ‘agace parfois, ne sourit pas, prompte à servir, dresser les tables, retirer les plats.
 
Fragment 28.
 
Je rentre chez moi. J’ai passé l’après-midi avec XXX. Il fait froid. Il n’est pas très tard mais le soleil se couche (c’est l’hiver aujourd’hui). Les immeubles sont bleus. Blocs de glace pressés. Avec de l’espace entre. De l’éloignement ou de la mesure. Les images ne nous appartiennent pas. Les regards qu’on y pose non plus. Ciel. Glacé. Brisé.
 
Fragment 29.
 
Entre Broutyferry et Dundee. Une plage de roches grises et noires. Sombre. Frange d’algues le long de la rive. Quand on regarde en direction du pont, on voit le ciel qui s’éclaircit. Un peu à droite, des pilonnes, des réverbères, des hangars appliqués contre terre, dans l’ombre des collines.
La ligne -cette mince pellicule qui divise l’air de l’eau ; finalement, lieu de tension entre la pression atmosphérique et les molécules d’eau : lieu de l’image, du reflet. Image du ciel sur l’eau. L’angle du regard -le point de vue. Déchirements. Diffraction de la lumière. Et puis, l’espace plein. Ciel. Eau. C’est ça qui s’ouvre. Qui monte. Bande de terre noire tout contre. Tout près. Posée. D’allés retours -fracas. Ça se casse, se heurte, se déchire.
Des rocs jonchent la plage. De gros blocs de bitume, de ciment. Des canettes, bouteilles de verre ou bris. PEPSI. TANGO. IRN-BRU. Cartons de lait UHT. Papier, lambeaux d’algues jaunes. Des branches, de la paille, des roseaux.
 
Fragment 30.
 
Dans la folie, nous n’avons pas de territoire sinon le ciel imaginaire où nous apprenons à voler avec nos ailes brisées.
Mohamed Choukri.
 
Fragment 31.
 
Entraîne toi à oublier d’attendre ceux qui ne viennent pas ni ne tiennent à toi. Pense au plus proche de tes proches : toi-même.
Mohamed Choukri.
 
Fragment 32.